Le Rwanda aux prises du passé. Reportage sur Victoire Ingabire
(07.06.09)
Reportage et article du journal Katholiek Nieuwsblad (20/03/09) avec Victoire Ingabire
www.katholieknieuwsblad.nl/actueel26/kn2612b.htm
Katholiek Nieuwsblad – 20 mars 2009
« Le Rwanda aux prises du passé »
Qui serait prêt à gouverner un pays dont la division ethnique a résulté, en 1994, en la mort de centaines de milliers de personnes? Victoire Ingabire Umuhoza (40) est résolue à apporter la réconciliation parmi ses co-citoyens au Rwanda. Elle prépare sa campagne électorale en vue des élections 2010 depuis sa maison mitoyenne à Zevenhuizen.
Ben van de Venn
Traduction : Anne Ammerlaan
Elle est d’apparence délicate, mais cause en parfaite politicienne. Victoire Ingabire Umuhoza souhaite devenir présidente de son pays natal, le Rwanda. C’est avec une passion et une compréhension inouïes que la mère de trois enfants parle de son peuple et de son pays. Comme soutien à sa campagne, elle discute avec Barack Obama et avec une série d’autres politiciens et politiciennes. Mais pour le moment, elle dirige sa campagne depuis Zevenhuizen (près de Rotterdam) contre le gouvernement de l’ex-général Paul Kagame, qu’elle nomme un dictateur. Le mandat auquel elle s’affaire est gigantesque, et non sans risques. Elle souhaite se mesurer à Kagame lors des élections de 2010, pour enfin diriger le pays vers des eaux plus stables. Tous les trois jours, elle reçoit un rapport sur les événements au Rwanda. Via BBC et Voice of America, elle s’adresse régulièrement à ses co-citoyens. Lorsque le temps s’étire entre élocutions radiophoniques, les gens se posent la question : « Où est passée Victoire ? » Dans son salon, où elle nous accueille pour l’entrevue, se dresse sur l’armoire une statuette de Maria de Fatima.
Le génocide rwandais et souffrance de Victoire Ingabire
Umuhoza a personnellement été touchée de près par le génocide de son pays, où après 1994, entre 500 000 et 1 million de personnes furent assassinées, principalement des Tutsis, mais également des Hutus. Le déclencheur des tueries avait été la nouvelle, le 6 avril 1994, qu’on avait abattu l’avion transportant le président du Burundi et le président rwandais Habyari. Umuhoza séjournait alors aux Pays-Bas, où elle était en visite chez une amie. Le 7 avril, elle apprend qu’un génocide a lieu dans son pays. Deux jours plus tard, elle reçoit un coup de téléphone de son mari, mais le contact est coupé à mi-conversation alors qu’il doit soudainement se cacher. Le second appel n’arrive que deux mois plus tard, depuis un camp de réfugiés à l’Est de la République Démocratique du Congo. Via un journaliste du KRO et Médecins sans frontières, il devient possible pour le mari et ses deux enfants de se rendre aux Pays-Bas.
Entrer dans la politique
Maintenant que Ingabire Umuhoza et son mari connaissent les conditions
effroyables dans les camps de réfugiés, ils décident de mettre sur pied une association pour aider les gens là-bas. Mais ceci ne suffit pas à Umuhoza : il faut une solution qui adresse l’ensemble des énormes problèmes du Rwanda. C’est alors qu’elle entre dans la politique. En 2005, alors que tous les partis politiques de l’opposition s’unissent pour former les Forces Démocratiques Unifiées (FDU), elle en devient présidente internationale.
Son projet d’entrer dans la course électorale s’était concrétisé alors que le gouvernement ne semblait pas s’attarder à la suite du génocide à la réconciliation des différents groupes ethniques. « En 1995, je suis devenue convaincue que tout se dirigeait dans la mauvaise direction. On séparait les groupes ethniques pour ainsi demeurer à la tête du pouvoir. Nous avons eu un génocide, beaucoup de gens ont été tués, mais nous devons aller de l’avant. Nous ne devons pas gouverner en se fiant sur le passé, mais en regardant vers l’avenir. Je trouve que nous sommes présentement trop piégés par le passé. »
Église et réconciliation au Rwanda
Au Rwanda, il y a toujours eu trois groupes ethniques : Hutu, Tutsi et Twa. Les Hutus détenaient la majorité (environ 84 %). Les Tutsis formaient une minorité (15 %), mais pendant la période coloniale et avant la souveraineté en 1962, ces derniers avaient toujours maintenu le pouvoir. Les Hutus étaient plus ou moins les esclaves des Tutsis. Cette situation a changé lorsque les missionnaires catholiques se mirent à l’émancipation des Hutus dans les années ’50. Ils construirent des écoles où non seulement les Tutsis, mais également les Hutus pouvaient recevoir une éducation.
« Cela est très différent aujourd’hui, constate Umuhoza. Le gouvernement est responsable de tout. De par le contrôle des terrains bâtissables, ils empêches la construction d’écoles catholiques. Et je trouve ça dommage. Car l’Église peut jouer un grand rôle dans les pays défavorisés tel le Rwanda. Non seulement par l’éducation, mais également par la santé publique dans de bons hôpitaux. Treize pour cent des Rwandais souffrent du VIH, pour ne pas parler des cas de malaria. L’Église peut signifier beaucoup pour la réconciliation. C’est ce que je trouve le plus important. Les gens se sont entre-tués et la haine règne toujours. Les Églises qui travaillent de près avec les populations peuvent leur montrer à s’aimer. Si je suis élue, je demanderai à l’Église de faire davantage. »
Pression internationale sur le Rwanda
La candidate électorale entretient de bons contacts avec les pays donateurs, soit les Pays-Bas, les États-Unis, la Belgique et le Canada. « Soixante-dix pour cent du revenu national nous arrive de ces pays. Conséquemment, il est possible de mettre le régime Kagame sous pression. Un exemple : lorsqu’on apprît que le Rwanda encourageait les rebelles au Congo en fournissant des armes à feu, les Pays-Bas et la Suède ont immédiatement retiré leur soutien financier au Rwanda. Le jour suivant, Kagame retira à son tour l’appui aux rebelles congolais. Ainsi, on prouve que les pays donateurs ont le pouvoir d’efforcer une pression directe. Et cela est d’importance pour l’introduction d’un système démocratique dans notre pays et pour le déroulement juste et libre des élections en 2010. »
Sacrifice impossible
Le discours d’Umuhoza est ponctué du mot « réconciliation ». Elle estime qu’il s’avère d’un thème central. Aussi désapprouve-t-elle de la tactique de Kagame qui veut le silence complet en qui concerne les distinctions entre Tutsis et Hutus. La haine et la division doivent être vaincus de façon plus fondamentale. « Pour arriver à la réconciliation, il est primordial de diviser le pouvoir de manière égale entre les deux groupes. À présent, on utilise les différences ethniques pour appliquer une tactique de division et de domination.
Au programme électoral de Victoire Ingabire et son parti politique les FDU, il est question de jugement des malfaiteurs et de compensation pour les victimes. Cette dernière semble une épreuve impossible à surmonter lorsqu’un membre de la famille a été assassiné. Nul doute que la réconciliation est difficile. Mais il y a également beaucoup de dommages matériaux. Grand nombre de gens ont perdu leur foyer à cause des ravages ou puisque d’autres gens y habitent à présent.
Par conséquent, beaucoup de femmes, de veuves et d’enfants vivent dans la rue. Ils sont en ce sens doublement victime : de par la perde d’un ou plusieurs membres de la famille, et par l’absence du soutien gouvernemental. »
Le système politique rwandais en lambeaux
À la suite de la guerre en 1994, il ne restait pratiquement rien du système politique au Rwanda. La communauté internationale, qui s’était grotesquement décommandée de la prévention du génocide, souhaite se racheter. C’est ainsi que les Nations Unies établissent un tribunal siégeant à Arusha (Tanzanie). À cet endroit, 100 000 Hutus qui avaient contribués aux tueries devaient être jugés pour génocide et crimes contre l’humanité. Le tribunal avait lancé des accusations contre 21 personnes. Treize d’entre eux sont emprisonnées, parmi lesquelles qu’un seul dirigeant national du génocide.
Puisque encore des dizaines de milliers de Hutus attendaient un procès, le gouvernement Tutsi de Kagame décida de remettre à l’honneur une forme traditionnelle de jurisprudence : les gacaca. Ce système veut que suspects, témoins et victimes se réunissent pour déterminer le réel déroulement des événements. Umuhoza n’y voit rien.
Puisque la gacaca a été mis sur pied par le gouvernement, jamais les membres du gouvernement Kagame n’auront à paraître malgré qu’ils aient bel et bien été impliqués dans le génocide.
Même histoire au tribunal des Nations Unies pour le Rwanda et Arusha, dont l’intention était de rendre justice et d’occasionner la réconciliation. Les gens de Kagame sont demeurés hors d’atteinte.
De cette façon, aucune réconciliation du peuple n’est envisageable. Je vais tout mettre en œuvre pour permettre aux gens de raconter librement ce qui s’est passé. Ainsi seulement les victimes pourront-elles être aidées. »
